Une fois qu’on est dans l’indignité, on ne peut plus s’en sortir. On y sombre. Et le fond semble étrangement lointain. On regarde les livres sur nos tablettes : La
première année de bébé, Comment nourrir votre progéniture ou Aider votre enfant à bâtir son estime de soi. On les regarde, ces bouquins, et on ricane. La première année de bébé nous semble noyée
dans le brouillard du manque de sommeil. Côté nourriture, aucune inquiétude, puisque c’est avec notre équilibre mental que notre progéniture casse la croûte. Quant à l’estime de soi, c’est plutôt
celle des parents qu’il faut rebâtir brique par brique, roman policier par roman policier, gin tonic par gin tonic.
Et tome par tome, d’où ce tome 2 qui, espérons-le, vous fera autant rigoler que le premier. On
pourrait aussi bien dire que ça vous fera réfléchir, mais ce serait un mensonge éhonté.
Longue vie à l’indignité !
Et voilà. Le tome 2 est sorti mardi dernier. Mercredi, il était dans mon
sac à main et vendredi soir, il était lu et adoré.
J’avais découvert le premier tome de ces chroniques en achetant le livre de Caroline Allard au salon du livre de Montréal. Je suivais déjà ses aventures
sur son blog depuis un bon moment. Quand elle a annoncé la sortie de son second recueil, j’ai soigneusement noté la date… et je me suis précipitée dessus à sa sortie. Une fois encore, ces
Chroniques d’une mère indigne rassemblent des anecdotes au format billet de blog (certaines d’ailleurs déjà publiées sur son blog, racontant le
quotidien d’une mère et de ses deux filles, en démystifiant complètement les croyances disant que la vie avec des enfants, c’est merveilleux. Parfois oui. Mais parfois, non… et dans ces
chroniques, Caroline se fait fort de raconter avec beaucoup d’humour comment elle abdique régulièrement et ne suit pas les recommandations des manuels, et comment, ma foi, elle ne s’en sort pas
si mal que ça…
Je dois vous dire que je n’ai pas regretté cet achat le moins du monde.
Tout aussi truculent et hilarant que le premier tome, ce second opus des Chroniques d’une mère indigne nous replonge avec délices dans la vie de Mère Indigne, de Père Indigne, de Fille Ainée et
de Bébé. Fille Aînée et Bébé ont grandi, elles ont maintenant respectivement 8 ans et 2 ans et demi et sont loin de se laisser marcher sur les pieds. Cela donne lieu à des scènes où Bébé impose
ses quatre volontés à une Mère Indigne qui au fond d’elle-même est ravie de se plier au despotisme de sa progéniture et où Fille Aînée demande à sa mère de lui imprimer en couleur, au bureau, des
photos pour son exposé portant sur… la maturité sexuelle des orangs-outangs. Sans parler de l’éternel problème du Père Noël et de l’ami imaginaire de Bébé (Poisson méchant), du plaisir de Mère
Indigne de retourner travailler après son congé parental, le tout desservi par une plume que je rêverais d’avoir et un humour des plus tordants.
Il faut noter quelques nouveautés dans ce second opus, qui ajoutent à
l’humour déjà bien ambiant dans les billets de Mère Indigne : chaque début de chapitre comporte des extraits (totalement fictifs, bien entendu) d’un mémoire de littérature en langue
française sur les blogs rédigé par Eric Vignola, suivi d’un commentaire de Mère Indigne (toujours hilarant, ce commentaire). Autre petit ajout, des illustrations d’Annie Boulanger viennent
ponctuer les indignités de Mère Indigne.
Pour un aperçu des Chroniques tome 2, c’est là !
Pour les capsules, comme on dit au Québec, (c'est à dire les sketches TV tirés des
chroniques) c'est là !
Et, puis-je vous proposer un petit extrait, pour vous
convaincre ?
Et vlan, dans les dents
Maudit Halloween.
Pour un parent qui a une peur maladive des
dentistes (une phobie qui s’explique par un dur retour à la réalité lors du premier rendez-vous de Fille Aînée), c’est le pire des scénarios : en moins d’une heure, on ramasse assez de
cochonneries pour se faire demander des bonbons pendant un siècle.
Bébé – Maman, maman! Écoute. Tu vas me donner ma citrouille.
La citrouille, vous l’aurez deviné, est le
repaire de toutes les saloperies. Père indigne, l’autre jour, a suggéré que nous remplacions, au cœur de la nuit, les friandises dans la citrouille par des fruits et des barres de céréales. Mais
juste avant d’accomplir notre méfait, on s’est repassé des films de Bébé en crise et on a changé d’avis.
Moi, qui aime tout de même vivre dangereusement – Non chérie. Tu sais bien, les bonbons, c’est
seulement pendant la fin de semaine. Et là, on n’est pas la fin de semaine. On est maaarrrdi. Tiens, on pourrait nommer ensemble les jours de la sem-
Bébé, sortant sa vieille rhétorique poussiéreuse – J’a besoin? J’a le droit?
Moi – On n’a pas le droit d’avoir des bonbons,
chérie. Et aujourd’hui, tu n-
Bébé, calmant sa mère hystérique à coup de petites tapes sur la cuisse
– Attends, attends, attends. Une seconde. Une
seconde.
Puis, prenant un air pénétré (à moins que ce
ne soit ‘pénétrant’? On pourrait en parler longtemps): «Je vais te dire un mot magique.»
Bébé investit le pavillon de mon oreille et
elle chuchote, en ouvrant grand les yeux: «S’illll-teeee-plaîîîîîîîîîîît…»
Moi, amusée – Aaaaah. C’est ça le mot magique?
Et je pense que, « non mais… Elle est trop
mignonne, cette enfant, c’est pas possible... Je crois que je vais céder. » Père indigne, qui assiste au spectacle, lève les yeux au ciel. Il sait que je vais céder.
Bébé – Ouiiii! C’est magiiiique! Là-tu-me-donnes-ma-citrouille.
Moi, cédant – Tiens, ta citrouille. T’es trop charmante, toi. Mais tu prends juste un bonbon, et c’est le
dernier.
Bébé – Oui. Juste un. Pas deux! Est-ce que Bébé prend deux bonbons? Nooooon.
Moi – Trop mignonne.
Quelques minutes plus tard. À peine.
Bébé – Maman, maman! Écoute. Tu vas me donner ma citrouille.
Moi – Ah, mais là, non! Non, ma chérie. Déjà que Maman a fait une exception tout à l’heure. Les
bonbons, c’est pour la fin de semaine, tu sais ça. Sinon, tu vas avoir bobo à tes dents, puis à ton petit bed-
Bébé, faisant de grands gestes apaisants en direction de sa folle de
mère – Attends, attends, attends.
Une seconde. Je vais te dire un mot magique.
Moi – Non, non, non. La magie n’opérera pas cette fois-ci. Tu as déjà eu ton b-
Bébé, les yeux écarquillés, l’air de David Copperfield qui va faire apparaître un diamant du cul d’une vache –
Pipiiiii-cacaaaaaaaaaa.
Moi – Pipi-caca?
Bébé, parfaitement ravie – Oui. Pipiiiii-cacaaaaaaaaaa.
Moi, parfaitement déstabilisée – Ton mot magique, c’est pipi-caca.
Bébé, d’un ton assuré et avec un sourire radieux – Oui! Et là, là, là… Tu-me-donnes-ma-citrouille.
Comme, genre, style, tu-suite.
D’une main tremblante, je ramasse ma mâchoire
qui est descendue au niveau de mes genoux. Mes paumes deviennent chaudes et humides, comme on dit dans les revues inappropriées. Mon cœur se met à battre une pauvre chamade qui deviendra toute
pleine de bleus, à force.
Rien ne sert de me cacher la tête dans la sloche : ce qui me regarde du haut de ses trois pommes, c’est la subversion incarnée. Et si je la laisse faire, jusqu’où tout cela va-t-il nous
mener?
Au lieu de dire bonjour, elle va prendre un
air angélique pour nous servir un «va crever dans la ruelle, chacal»? À la place de «merci», on aura droit à un allègre «tu pues de la raie»? Bébé, future Madame
Je-signale-à-gauche-et-je-tourne-à-droite? Fondatrice de l’Église réformée de la Sainte-Trinité du Pipi-Caca-Poil?
Avec tout ça, chers lecteurs, je suis
profondément ébranlée.
Moi qui croyais être indigne! Bouche bée
devant Bébé, je comprends ma vraie nature. Je suis une soft subversive. Une fausse irrévérencieuse. Une prétendue cynique. Bref, une guimauve. Et
même pas les vertes ou les roses, là; les blanches. À peine trois ans, et Bébé a déjà dépassé gaillardement les limites de tout ce que sa mère a même jamais osé imaginer.
J’ai trouvé mon maître.
Devant ce constat douloureux, brisée par la
honte, cassée par la défaite, j’aurais toutes les raisons de m’écraser et de hurler ma douleur de l’ordinaire en me roulant partout sur le plancher flottant de mon split-level lavallois.
Rhââââââ-hâââ…
Mais non. Je ne le ferai pas.
Bon, d’une part, c’est vrai, le plancher est
un peu sale. Mais surtout, ce qui est merveilleux dans cette histoire, c’est que c’est tout de même moi, la maman, les copains! Et même pleine d’une admiration malsaine devant sa progéniture
diabolique, qu’est-ce qu’elle dit, la maman?
Moi – Ouais, hé ben, t’auras rien avec des pipis-cacas, chérie. Maintenant, tu vas retourner regarder
Dora et apprendre à dire «merci» en 18 langues.
Non, mais c’est vrai, quoi. La rébellion, je
veux bien, mais encore faut-il savoir contre quoi on se révolte. Ça lui fera les dents mieux que ses bonbons pourris.
Suite de quoi, la conscience tranquille, j’ai
piqué une grosse poignée de caramels dans sa citrouille et je suis retournée à mon roman policier.
Il me semblait que, dans les circonstances,
c’est ce que j’avais de mieux à faire.
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